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Baptiste Trotignon

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HIT

Parce que la «frappe» en tant que percussion, élément moteur et primitif du son,
élément fondamental de tant de musiques, élément organique source de vie, a toujours été au centre de la plupart des musiques afro-américaines et de toutes celles qui en ont découlé. Et parce que mon amour de la mélodie qui m’a toujours donné le désir de faire chanter le piano et de l’utiliser comme instrument cantabile ne m’a jamais totalement éloigné de cette jouissance de la frappe, dans tout ce qu’elle a d’instinctif et de terrestre.

Quand la frappe se multiplie et s’organise dans un discours musical cohérent nait alors l’infinie diversité possible des rythmes et des jeux qui en résultent, et c’est la façon d’accentuer telle ou telle phrase, note ou harmonie qui fait vivre ces rythmes. Cette notion d’accent m’a toujours fasciné et c’est d’ailleurs passionnant d’entendre qu’on pourrait mettre en parallèle une certaine lignée de maîtres de l’accentuation dans l’idiome jazzistique (Bill Evans ou Lennie Tristano par exemple, pour ne parler que des pianistes) avec certains compositeurs européens chez qui la façon de placer ces accents est en soi un moteur créatif jubilatoire (je pense à Beethoven, Bartok, Ligeti entre autres…). Une des dimensions de «Hit» est de l’avoir conçu comme une série de jeux autour de ces accents, que ce soit dans l’écriture ou les improvisations, dans les moments volubiles et brillants ou les ballades plus mélodiques et méditatives.

Baptiste Trotignon - EPK - Hit

Enregistrer un album de compositions exclusivement en TRIO est une forme de retour aux sources pour moi (je ne l’avais pas fait depuis 13 ans), avec juste l’intuition que c’était le bon moment pour le faire. Et quant à la question parfois posée de savoir si cela a du sens de continuer à pratiquer cette formule historiquement déjà maintes et maintes fois utilisée par les pianistes, j’avoue qu’elle ne m’a jamais effleuré, et je n’ai jamais douté des ressources illimitées de cette architecture en triangle qui reste toujours une source de plaisir partagé et de renouvellement possible du langage. Est-ce qu’un chanteur seul avec sa guitare perdrait du sens sous prétexte que ça a déjà été fait !?

La musique sur cet album est comme j’aime souvent le faire un métissage de multiples sources d’inspiration (ici une chanson presque pop, parfois un climax très rock, ailleurs une mélodie très latine…) mais reste toujours reliée amoureusement aux fondements des musiques afro-américaines, portée par quelque chose de joyeux dans sa dynamique et son désir commun (à Thomas, Jeff et moi) de rester ludique même lorsque la construction des sons appelle une certaine sophistication. Que fait-on d’autre (comme disait le philosophe artiste…) que de tenter de «retrouver le sérieux que l’on mettait au jeu étant enfant» ?
Baptiste Trotignon

SONG SONG SONG

L’année qui vient de s’écouler a été riche pour le pianiste français, lui qui a fêté ses 10 ans de carrière chez Naïve avec – déjà – une compilation de ses albums intitulée « For A While », qui a obtenu le Grand Prix du Jazz de la SACEM (à l’automne 2011) et à qui le festival Jazz sous les Pommiers à Coutances a offert cette année une carte blanche (théâtre complet et public debout !).
Il crée de nouveau l’événement avec un album qu’il a choisi d’intituler « Song Song Song », un disque où bien entendu il invite des voix incontournables d’aujourd’hui, venant d’horizons complètements différents : Melody Gardot, chanteuse américaine de 27 ans qu’on ne présente déjà plus et qui vient de sortir un nouvel album plus qu’attendu « The Absence » ; Monica Passos, grande voix de la musique brésilienne ; Jeanne Added, chanteuse qui évolue dans un univers jazz mais aussi pop, voix à la fois sans artifice et sensuelle, ou encore Christophe Miossec, grande figure du Rock français. Mais Baptiste Trotignon interprète également en solo ou trio des chansons du grand répertoire de la chanson : Brel, Gainsbourg ou des compositions originales (tel le morceau d’ouverture « La répétition » où il fait entendre sa voix, comme pour annoncer la couleur de l’album).
Un très beau disque de chanson jazz, à la fois instrumental et chanté, ouvert vers de nombreux horizons, à l’image des goûts et influences multiples de ce musicien exceptionnel qu’est Baptiste Trotignon.

Toutes ses vidéos disponibles sur YouTube :

NOTES DE L’ALBUM (texte de Baptiste Trotignon) :

C’est un album dont j’avais le profond désir depuis longtemps.

J’ai toujours aimé défendre l’aspect cantabile de l’instrument piano au sein de l’idiome jazzistique, amour probablement hérité de mes écoutes répétées de grands interprètes “classiques” et des compositeurs européens joués par ceux-ci. Il me semble également avoir beaucoup appris à l’écoute de voix afro-américaines en cherchant à les imiter sur mon instrument, d’une part en m’efforçant de saisir le rapport direct entre le corps et l’expression de la mélodie (tous les instruments où l’on ne souffle pas étant probablement ceux où l’effort est le plus grand pour retrouver ce naturel expressif de la voix), et d’autre part en essayant de comprendre le phrasé de ces voix, toute cette palette possible dans le fascinant placement rythmique d’une phrase chantée qui peut donner à celle ci l’illusion divine de descendre en ligne directe des anges, ou à l’inverse lui conférer le rôle d’une bouffonnerie indigente.

A ce propos, la découverte il y a seulement une dizaine d’années de Joao Gilberto (merci Christian !) a été un vrai choc musical et m’a énormément éclairé et donné l’envie de travailler sur la matière malléable qu’est cette douce folie du rythme savant au service de la mélodie enfantine. Suite à cela, l’écoute plus approfondie d’un certain nombre de vocalistes m’a nourri de cette matière et m’a fait entr’apercevoir cette intention si claire et si simple (simplicité au sens mozartien) du format chanson, parfois à l’opposé de la sophistication d’autres branches de la musique afro-américaine, sophistication elle aussi nourriture céleste mais dont j’ai parfois le besoin de m’éloigner momentanément. Blossom Dearie, Mel Tormé, Nat King Cole, Chet, Elis, Billie, Marvin Gaye, Stevie, Donny… ont été à cette période des voix parmi d’autres qui m’ont amené à repenser quelques parti pris.

Je dois ma première expérience créatrice avec la chanson à Jean Fauque, dont la rencontre avec les textes fantasques et oniriques m’ont inspiré quelques musiques mises en chanson, quelques unes utilisées pour son premier album interprété par lui-même, les autres un peu oubliées au fond d’un classeur. Franchir ce cap des mots, du littéraire, avait le goût d’un bonbon tout en fraîcheur et fluidité, à mille lieux des inquiétudes inhérentes aux turpitudes créatrices du jazzman soucieux de l’éternel - et parfois illusoire - renouvellement personnel, quitte dans ces phases de composition parfois euphoriques à momentanément céder à un certain folklore pseudo-romantique de l’écriture (nocturne, enfumé et si possible bien millésimé… ).

Puis vint la rencontre avec Christophe Miossec, que je connaissais “de nom” comme il est coutume de dire, mais pas beaucoup plus. Au-delà du son “rock français” qui lui était assigné j’ai découvert un vrai poète, lumineux et brûlant, d’une douce et lucide cruauté, et de cette droite simplicité évoquée plus haut. Avec ce point commun malgré nos différences de pratiques musicales de vouloir toujours tenter la surprise, éviter ses propres redites et le parcours formaté. De cette belle rencontre sont nées un certain nombre de chansons, un concert à priori improbable et au final magnifique souvenir au Printemps de Bourges, ainsi que la découverte de la mer glacée brestoise en plein mois d’août. Pour certaines chansons les musiques ont été faites à partir du texte nu (c’est le cas du “Fantôme” ici présent, où Melody joue à merveille de ce phrasé évoqué plus haut), d’autres plus empiriquement en répétition informelle, dans un “work in progress” que ne renieraient pas les plus acharnés des “jazzeux” (c’est le cas des flots de Palavas). A l’inverse toutes les autres chansons ont été écrites - presque mot pour mot - textes à partir de mélodies instrumentales existantes.

Petit à petit se dessinait donc pour moi la nécessité de confronter ma musique aux mots, au littéraire, non pas comme une volonté de faire table rase sur un passif musical mais juste comme une possibilité créatrice différente, souci d’expérimentation… (comme disait je ne sais plus quel acteur dans un interview entendu à la radio un jour “ On est artiste quand la vie ne suffit pas “).

Même si comparativement à la sophistication des musiques dites savantes l’aspect “miniature” d’une chanson est très agréable et plaisant à manipuler, et fait toucher du bout des doigts la sensation que doit avoir le peintre ou le sculpteur (l’objet fini, par essence aux antipodes de l’acte d’improvisation dans le jazz ou autres musiques qui la pratiquent), la simplicité d’une chanson implique également une certaine difficulté aux jazzmen pour manier une certaine forme de “raideur” au sens où une chanson est quelque chose de “fixe” où on ne peut plus changer grand chose une fois que les choses sont établies, et ce challenge a été un moteur important pour moi dans la volonté d’aboutir à ces formes de création nouvelles pour moi.

La musique présente sur cet album est à mon sens une nouvelle étape dans mon parcours plus qu’une rupture, peut-être une façon de proposer une “face accessible” à un type de discours considéré à priori comme “pointu” plus que “populaire”.

Je souhaitais jouer aussi quelques reprises de chansons françaises (jouées purement instrumentales, chansons sans paroles) dont les mélodies soient suffisamment fortes pour créer un lien entre mon idiome habituel où le piano signifie la mélodie et ces nouvelles chansons, celles où la voix est présente, qui elles ne sont que des compositions originales. Sans que ce soit volontaire au départ, je me suis rendu compte petit à petit que le répertoire de cet album sonnait comme quelque chose d’assez international, passant des textes de Miossec à la noble exubérance brésilienne du chorinho de Mônica ( sur une mélodie écrite dans l’avion au retour d’une tournée en Amérique du Sud !) en passant par la langoureuse rigueur anglo-saxonne de Jeanne, pour finir avec l’allemand sublimé chez Schubert – un de mes compositeurs les plus essentiels, de ceux sur lesquels j’ai toujours besoin de revenir en cas de doute sur ma propre vérité. De la même manière, les couleurs dans l’écriture musicale reflètent aussi mes différentes amours, afro-américaine bien sûr mais aussi sud-américaine (Minino !!!), française , pop anglaise, musique "classique" européenne … ( en ce sens, s’agirait-il peut-être d’un album “world" !?).

Cette “variété” (j’emploie le terme intentionnellement) de styles autant textuelle que musicale est tout à fait assumée et reflète non seulement l’imaginaire pluriel que la plupart des artistes d’aujourd’hui pratiquent naturellement dans leur palette qu’en toute honnêteté ma gourmandise envers différentes cultures, comme un plat méditerranéen de MEZZE qui proposerait toutes ces saveurs différentes et beaucoup plus excitantes dans leur complétude à mon goût qu’un traditionnel “entrée-plat-dessert”, et cette variété de paysages donc me ramène également à cette obsession de raconter non seulement une histoire mais un voyage (Schubert , encore…), celui qui vous apprend avec un peu de chances à savoir un peu mieux qui vous êtes avant de disparaitre. Quitte à ce que pour certains l’objet sonore approche parfois les frontières du non-identifiable, qualificatif qui n’est pas pour me déplaire… Mais si l’imagination est la faculté de produire des images, c’est alors presque un devoir de la part de l’artiste (notre “engagement” !) d’éviter le trop formaté tel qu’il nous est si souvent et tristement imposé de façon insupportablement péremptoire de nos jours (même si Dieu merci certains artistes arrivent à rester magnifiquement créatifs au sein de ces formats).

Format chanson donc, mais hors format !

FOR A WHILE

NOTES DE L’ALBUM (texte de Baptiste Trotignon) :

A une époque où l’art du commentaire a pris plus d’importance que l’objet artistique lui même, tels des guerriers qui ne savent plus pourquoi ils se battent, il me parait nécessaire de redonner à l’auditeur son pouvoir personnel de ressentir et d’aimer (ou pas) une musique en toute liberté, et je m’abstiendrais donc de décrire celles présentées sur cet album, sélection de mes 11 années passées aux côtés de Naïve.

Par contre je tiens à dire ou redire le bonheur que j’ai eu au cours de ce temps à pouvoir créer et proposer différentes facettes de mes amours musicales, du premier trio au quartet co-leadé avec David El Malek en passant par le voyage solitaire du piano solo, puis les aventures “américaines”. A la réécoute de ces enregistrements, je me rends compte que je n’ai rien fait d’autre que d’essayer de mettre en LUMIERE quelques obsessions mélodiques, harmoniques et rythmiques, la façon dont une NOTE s’éclaire ou s’assombrit selon ce qui l’entoure m’ayant toujours fasciné. Une sorte d’humanisme musical miniature peut-être, car les hommes et leurs énergies s’éclairent ou s’obscurcissent également au contact les uns des autres. Plus globalement aussi fascination pour la façon dont l’art est une des rares manifestations humaines où la violence peut être vêtue d’élégance.
Le concert présenté sur le DVD est quelque chose de très spécial qu’il me tenait à coeur de présenter malgré quelques imperfections assumées (fragilités d’une “première”, problèmes de prise de son le jour du concert, et température redoutable sous le chapiteau pour les cordes !).
Le langage du jazz et des musiques afro-américaines contient en lui depuis plusieurs décennies déjà toute une palette de couleurs issues des musiques européennes (terme qui me parait plus juste que musique “classique”), et mon travail d’improvisateur et de compositeur se nourrit naturellement de ces deux cultures. Quitte à ce que cette douce schizophrénie puisse générer des ambiguités quant à l’appartenance à telle ou telle mouvance, je ne peux m’empêcher d’aimer ces 2 mondes distincts pas seulement pour les sophistications différentes qu’ils ont développés quant au langage mais aussi pour des conceptions de l’espace, du temps et du son totalement différentes.
L’écriture et la création à Jazz in Marciac en 2010 de cette “Suite pour Quintet et Orchestre” (où j’ai utilisé comme “matière première” la Suite écrite un an plus tôt pour quintet) a donc été un projet très excitant, une étape nouvelle pour moi dans un processus que je tiens à développer et qui laisse de la place à des formes plus élargies. J’ai souhaité le penser comme une sorte de concerto où les deux personnages, l’orchestre “classique” et le quintet “jazz”, pourraient dialoguer en contrepoint, en essayant de respecter avec clarté les règles de l’écrit chez l’un et de l’improvisé chez l’autre.
Je vous souhaite d’avoir à l’écoute de ces musiques autant de plaisir que j’en ai eu à les jouer. Pour un certain temps !

Baptiste Trotignon